Londres s’éveille doucement d’une nuit printanière. Nous sommes le 21 avril 1926. À la lueur du soleil levant, deux valets s’approchent des imposantes grilles du palais de Buckingham, cadre doré à la main. Un message des plus protocolaire est solidement placardé, respectant scrupuleusement une tradition remontant à l’ère victorienne. Il annonce la nouvelle au monde :
« Ce matin, à trois heures moins vingt, Son Altesse Royale la duchesse d'York a donné naissance à une princesse au 17, Bruton Street, à Mayfair.
Son Altesse Royale le duc d'York et la comtesse de Strathmore étaient présents.
Le Home Secretary Sir William Joynson-Hicks était également présent.
Son Altesse Royale et la princesse nouveau-née se portent à merveille. »
Une princesse est née ! Soixante-deux coups de canon sont tirés depuis la Tour de Londres. Quarante-et-un le sont depuis Hyde Park. Ils sont les premiers à relayer la nouvelle. Il ne faut que quelques heures pour qu’elle traverse les eaux de la Grande-Bretagne. Le New York Times titre le jour même : « Baby Girl Is Born ». Le Marlborough Express en Nouvelle-Zélande y va de son « THE NEW PRINCESS ». Les prénoms du nouveau-né ne sont pas encore connus qu’il devient aussitôt le bébé le plus célèbre de la planète. L’enfant marque ainsi l’histoire dès ses premiers gémissements. Mais bien qu’il soit troisième dans l’ordre de succession au trône, après son père Albert et son oncle Edward, l’Angleterre célèbre timidement cette naissance. Les Britanniques espèrent toujours la naissance d’un fils du prince de Galles. Après tout, le fils aîné du roi George V n’a que trente-deux ans et il n’est pas encore marié. Tous les espoirs sont donc permis. Hormis son aspect inattendu, la naissance de la princesse ne respecte pas tout à fait les traditions de la très protocolaire monarchie britannique.
Cette petite tête blonde couronnée est le fruit de l’union entre le prince Albert, duc d’York, et Lady Elizabeth Bowes-Lyon. Le second fils du roi George V et de la reine Mary avait épousé la cadette du comte et de la comtesse de Strathmore, l’une des plus anciennes familles de l’aristocratie écossaise. Albert avait dû s’y prendre à deux reprises avant que sa belle du château de Glamis au caractère bien trempé accepte ce mariage qui, elle le sait, s’associe à son lot de sacrifices. L’amour l’emporte pourtant puisqu’en 1923, l’abbaye de Westminster célèbre le premier mariage d’un membre de la famille royale avec une jeune femme dénuée de sang bleu.
Elizabeth n’est pas de celles qui se laissent dicter leurs choix par une institution quasi millénaire. Alors lorsqu’elle attend son premier enfant en 1925, elle refuse de se délivrer sous les ors de la Couronne. C’est donc dans l’intimité du foyer paternel qu’elle donne naissance à sa petite fille. Le 17, Bruton Street est un hôtel particulier du XVIIIe siècle qui se détache de ses voisins par la blancheur de sa façade. Loué par le comte de Strathmore comme pied-à-terre londonien depuis 1922, il est devenu la maison de ville idéale pour la grande famille Bowes-Lyon.
Mais si Elizabeth réussit à imposer le lieu de naissance de sa fille, elle ne peut déroger à certaines convenances monarchiques. Sir William Joynson-Hicks, premier vicomte Brentford, est choisi par le gouvernement comme témoin de l’accouchement. Il n’était pas envisageable de laisser planer le moindre doute sur l’identité de l’enfant. Sir Henry Simson, gynécologue officiel des Windsor, supervise la naissance avec une rigueur quasi militaire. Il est aidé de Charlotte Bill, une infirmière expérimentée qui s’occupa du prince John, le fils cadet épileptique du couple royal disparu sept ans plus tôt. La mère de la nouvelle princesse n’est donc pas en droit de choisir son entourage pour ce moment crucial de sa vie.
Albert et Elizabeth choisissent pour leur fille trois prénoms aux symboles monarchiques et familiaux redoutables. Elizabeth, Alexandra, Mary entre dans l’histoire de son pays. Le premier fait bien évidemment référence à sa mère charismatique. Le deuxième rend hommage à la reine Alexandra. En 1926, voilà une année seulement que cette dernière, épouse d’Edward VII et arrière-grand-mère du nouveau-né, s’est éteinte dans sa chambre de Sandringham. Le dernier glorifie la présence dans sa vie de la reine Mary, sa grand-mère adorée de tout un peuple.
Par ces prénoms, c’est toute la puissance d’une dynastie qui se révèle, celle des Windsor. Neuf années se sont écoulées depuis que le roi George V décida par décret royal de remplacer son patronyme de Saxe-Cobourg-Gotha par Windsor. Ce nom de famille aux origines allemandes hérité de l’époux de la reine Victoria, le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, était devenu bien trop lourd à porter à l’heure où les bombes allemandes tombaient sur Londres. Pour dissiper un sentiment anti-germanique qui avait envahi son royaume et menaçait sa couronne, George V avait fait de la forteresse originelle de la monarchie anglaise son nom. Jamais aucune famille royale n’était née de la seule volonté de son monarque d’angliciser son patronyme. Pour asseoir davantage la légitimité de cette jeune dynastie, tous les moyens sont permis, y compris le choix des prénoms de sa nouvelle princesse.
De cette naissance royale singulière, il ne reste aujourd’hui aucun témoin. La maison même qui avait abrité cette arrivée dans le monde du nourrisson a été détruite… En 1937, la Compagnie des chemins de fer du Canadien Pacifique fait raser l’édifice pour y faire construire son nouveau siège social londonien. Une tour en béton armé vient remplacer le lieu de naissance d’une future reine qui s’apprête à marquer son siècle de son empreinte. Mais pour l’heure, aucun chapitre de cette histoire royale n’est encore écrit.